La simulation sociale pour combattre la censure : texte de ma conférence à TEDxParisUniversités
Le samedi 19 mai j’ai été parmi les heureux conférenciers de l’édition 2012 de TEDxParisUniversités. A cette occasion, j’ai pu présenter au public français les résultats du projet ICCU (Internet Censorship and Civil Unrest) que je mène avec Paola Tubaro, enseignante-chercheuse à l’Université de Greenwich, Londres. L’accueil a été plus que chaleureux : la tweeterie m’a porté en triomphe, j’ai reçu les accolades des organisateurs et je me suis imbibé de l’enthousiasme d’étudiants et de militants de tout bord. J’exagère, mais pas tant que ça (suffit de lire le compte-rendu Storify concocté par Gayané Adourian ;). Voici donc le texte et les slides de mon intervention, en attendant la vidéo.
Aujourd’hui je vais vous parler des effets négatifs de la censure des médias sociaux, en passant par le cas des émeutes britanniques de 2011.
La censure est extrêmement difficile à étudier du point de vue des sciences sociales. Dans la mesure où elle est une interruption de flux d’information, les données relatives à ses conséquences et à son efficacité prétendue sont souvent inaccessibles aux chercheurs. C’est pourquoi nous devons nous appuyer sur une méthode innovante : la simulation sociale. Read more
Would online censorship be effective? Evidence from two research projects proves the opposite
Hi,
you’ve probably reached this blog after listening to my interview with Jian Ghomeshi on CBC Radio Canada’s programme Q. In case you missed it, here’s the podcast:
In this post, you’ll find some background information about my ongoing research on internet censorship – mainly in collaboration with Paola Tubaro (University of Greenwich, UK) and other colleagues. Our focus is on unintended and negative effects of censorship, based on analyses of social media use conducted in the last few years.
In my latest book Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité? [Digital Relationships. Towards a New Sociability?, Paris, Seuil, 2010] I dealt with the topic of pro-ana (short for “pro-anorexia”) and pro-mia (“pro-bulimia”) websites, blogs and forums of persons with eating disorders. The most controversial among them have gone as far as to claim that eating disorders are a choice or a lifestyle, rather than conditions. A grant from the French National Research Agency (ANR) allowed me and my colleagues to lauch ANAMIA, a large-scale study on eating disorder-oriented online communities.
ANAMIA research project – featured on Boing Boing
Since the early 2000s, fears that these websites may induce unhealthy behaviours (possibly in young and adolescent viewers), have prompted many web services to remove them, while some countries have considered outlawing them. Yet eating-disorder related Web communities continue to proliferate. They have migrated to more hidden platforms, barred entry to outsiders, concealed their true nature, and relocated in foreign countries. In a previous post published on Bodyspacesociety blog, I have dubbed this the “toothpaste tube effect“: squeezed from one service, controversial contents re-group elsewhere. Paradoxically, censorship multiplies these websites – if only because of the urge to duplicate contents for backup purposes, in case they have to shut down and move!

Mapping pro-ED websites (France, 2010-2012) – ANAMIA research project
Today, these websites are less open and less visible, though still numerous and densely connected with one another. Thus, they can still influence their users, just as before; but it has become harder for health and nutrition campaigns to locate them and reach out to their users.
Our results indicate that Internet censorship is ineffective and inefficient: it has failed to stop “negative” influences, and has made it more difficult for “positive” influences to operate.
Banning pro-ana websites? Not a good idea, as Web censorship might have a ‘toothpaste tube effect’
[Update 26.04.12] This post has received a lot of media attention – maily because it was Boinged thanks to danah boyd. Among other things, I did a nice interview with Jian Ghomeshi on CBC Radio Canada. Also, jump to the end of this post to read my answer to French academic blogger @affordanceinfo about the difference between the ‘toothpaste tube effect’ and the ‘Streisand effect’ of Web censorship.
Tumblr, Pinterest and the toothpaste tube
On February 23rd, 2012 Tumblr announced its decision to turn the screw on self-harm blogs: suicide, mutilation and most prominently thinspiration – i.e. the ritualized exchange of images and quotes meant to inspire readers to be thin. This cultural practice is distinctive of the pro-ana (anorexia nervosa), pro-mia (bulimia) and pro-ED (eating disorders) groups online: blogs, forums, and communities created by people suffering from eating-related conditions, who display a proactive stance and critically abide by medical advice.
A righteous limitation of harmful contents or just another way to avoid liability by marginalizing a stigmatized subculture? Whatever your opinion, it might not come as a surprise that the disbanded pro-ana Tumblr bloggers are regrouping elsewhere. Of all places, they are surfacing on Pinterest, the up-and-coming photo-sharing site. Here’s how Sociology in Focus relates the news: Read more
EnemyGraph: blasphème ou ruse de l’amitié sur Facebook ?
On m’a souvent entendu parler d’amitié et d’inimitié dans les réseaux sociaux. De l’amitié à l’heure du numérique, autant dans le chapitre « Mon friend n’est pas mon ami » (v. mon ouvrage Les liaisons numériques, Paris, Seuil, p. 270-277 – que vous trouvez résumées ici) que dans plusieurs interventions publiques détaillant les tenants et les aboutissants du friending. D’inimitié, plus récemment, dans mon effort de théoriser la conflictualité et les liens négatifs en ligne.
@bodyspacesoc réclame un bouton « dislike » dans les réseaux sociaux et le possiblité de se faire des ennemis ! #socio2
— Pierre Mounier (@piotrr70) November 17, 2011
Donc, quand le toujours admirable @affordanceinfo m’a signalé aujourd’hui le lancement d’EnemyGraph, une nouvelle app qui permet de déclarer des ennemis sur Facebook, j’ai fait un bond de surprise. Créé à la University of Texas par Dean Terry et ses étudiants Bradley Griffith et Harrison Massey, l’application promet de faire le contre-pied de l’ethos de l’amour et de l’amitié forcées de Facebook et de réaliser le rêve longtemps refoulé d’un bouton dislike. Mais comment ça marche ? Selon Terry le tout est basé sur la notion de « dissonance sociale », voire l’évaluation des liens existants entre usagers selon leur désignation de personnes, choses et lieux qui leur déplaisent:
EnemyGraph is an application that allows you to list your “enemies”. Any Facebook friend or user of the app can be an enemy. More importantly, you can also make any page or group on Facebook an “enemy”. This covers almost everything including people, places and things. During our testing testing triangles and q-tips were trending, along with politicians, music groups, and math.
Dean Terry EnemyGraph Facebook Application [visité 26 Mar. 12]
Pour une sociologie du #troll
Hello folks ! Si vous êtes arrivés ici après avoir écouté l’émission Place de la Toile « Psycho-politique du troll » du 24 mars 2011, vous trouverez dans ce billet un utile complément d’information. Si vous êtes des lecteurs habituels de ce blog ou de celui consacré à la réception de mon livre Les liaisons numériques (Ed. du Seuil), vous y trouverez une bonne synthèse des contenus que vous connaissez sans doute déjà.
Typologie du troll
Quatre catégories principales de trolls sont identifiables :
1) le troll « pur » : le modèle de base, utilisateur bête et méchant des listes de diffusion ou des médias sociaux qu’il pourrit de commentaires désobligeants et mal adaptés au contexte d’interaction (ex. reconduire tout au sexe dans un forum de discussion sur la religion ou reconduire tout à la religion dans un forum de discussion sur la psychanalyse…). Sa nature est éminemment contextuelle et engage une réaction directe de la part des autres membres de la communauté qui se retrouvent investis de la fonction d’applicateurs de la norme sociale :
« Dans Second Life, je pourrais me faire passer pour un médecin, mais si je me présentais en tant que tel dans un forum de discussion santé ce serait perçu comme une intolérable imposture. À cet égard, la communication en ligne met constamment l’usager, à la première personne, dans une situation de risque de déviance. Il suffit de ne pas avoir bien évalué son environnement communicationnel pour se retrouver dans son tort. Ce qui explique pour quelle raison les internautes ne prônent que rarement l’intervention d’une autorité supérieure. C’est plutôt une ‘modération communautaire’ qui est souhaitée, où les membres eux-mêmes veillent au respect des règles du service informatique. »
Extrait du chapitre « Que va-t-on faire du troll ? » in Antonio A. Casilli (2010) Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ?, Paris, Ed. du Seuil p. 319.
Taking liberties: why feeling closer on social media can lead to higher conflictuality
A short note on an apparent paradox highlighted by Ronald E. Anderson on the blog Compassionate Societies. While commenting on a recent PEW survey on the “tone of life” on social networking sites, the author points out two interesting facts :
1) heavy social media users are prone to conflict (and, more generally, a lot of users experience negative interactions, physical fight and even end up breaking friendships because of online communication)…

2) ..yet overall people declare they feel closer to others, more compassionate and feeling good about themselves.

How can this contradiction be explained? According to the author “social networking is a mixed bag of good and bad”. I, for one, would like to suggest another way of interpreting these results: social media users are not hostile despite the fact they feel closer to one another. Rather, they are hostile because they feel closer. Closeness primarily comes to mean that users approach social media sites with higher expectations about friendship and togetherness. Social networking might thus imply adopting a social style characterized by a hypertrophied sense of intimacy, verging on liberty – like in the expression “taking liberties”: being too friendly in a way that shows a lack of respect to others.
Facebook “friending” rhetoric plays a part in this process, of course: by spreading an irenic vision of harmonious social life, any deviation from emotional proximity is perceived as a major break in the code of communication. In this sense, while interacting in the informal environment of social media, individuals not only fail to cultivate deference, but they even come to think of it as a transgression of an implicit social norm, as a manifestation of distance – or, worse, indifference – that compromises social cohesion and introduces an element of mistrust conducive to conflict.
Le CNRS et l’Université Paris Descartes lancent une chaire “Liaisons numériques”
Dear all,
une chaire CNRS-Université Paris Descartes « sur la sociologie des liens sociaux ‘virtuels’ et sur les liaisons numériques » vient d’être créée.
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Voilà la description du profil :
« La personne devra situer ses travaux dans la perspective des liens sociaux, et maîtriser les nouvelles techniques pour approcher les liens ‘virtuels’. Plus précisément elle doit reconnaître, sans négliger la force de certains processus de délitement social, la vigueur renouvelée des relations sociales, l’importance quotidienne et la force des liens relationnels. Elle doit revenir, avec le laboratoire, à la force de la préoccupation fondatrice de la sociologie afin d’interroger si, derrière ce qui est en apparence censé affaiblir le lien social, voire le détruire, sont ou non en action de nouvelles formes de sa production et de son renouvellement. Elle tiendra compte tout particulièrement des ‘liaisons numériques’ pour comprendre le renouvellement des formes du lien social. La chaire donne la possibilité à des maîtres de conférences d’être accueillis en délégation au CNRS pour y exercer une activité de recherche pendant 5 ans en bénéficiant d’une décharge de 2/3 de leur service d’enseignement, d’une prime d’excellence scientifique et d’un environnement scientifique approprié. »
La date limite d’envoi du dossier est le 7 mars 2012. Pour plus d’informations, suivre le lien vers « Galaxie », le portail des enseignants-chercheurs.
Small data vs. Big Data (slides du séminaire EHESS, Antonio A. Casilli, 15 févr. 2012)
La séance du 15 février 2012 de mon séminaire EHESS Étudier les cultures du numérique : approches théoriques et empiriques a été l’occasion de proposer quelques éléments de réflexion sur:
Small data vs. Big data : comment mener des expériences dans les médias sociaux
L’explosion récente des « Big data » (traitement automatique d’énormes bases de données natives du Web) a été saluée par les chercheurs en sciences humaines et sociales comme une véritable révolution. Néanmoins, certaines voix se lèvent pour dénoncer les limites épistémologiques, méthodologiques, et éthiques de cette approche. La méthode ethno-computationnelle développée par Tubaro & Casilli (2010) permet de dépasser ces limites en ayant recours à des petits jeux de données qualitatives (small data) utilisés pour calibrer des simulations multi-agents. Loin de produire des « prophéties », cette approches permet de mener des expériences in silico dans des situations d’information imparfaite et asymétrique. Deux études récentes (l’une relative aux effets de la censure des médias sociaux géolocalisés dans des situations de violence civile, l’autre sur la diversité culturelle sur Facebook) illustreront cette démarche.
Snob.ru : distinction 2.0 ou inégalité en réseau ?
Au hasard de mes explorations en ligne, je découvre Snob.ru, service de réseautage pour « l’élite de la société russe ». Tout comme son homologue international asmallworld.net, ce site créé en 2008 permet à des personnes aisées d’afficher leurs goûts et leurs styles de vie distinctifs dans un cadre valorisant. Sponsorisé par le milliardaire Mikhaïl Prokhorov, le réseau a été souvent présenté dans la presse internationale comme un repaire de nouveaux beaufs, symptôme de la décadence anthropologique de la Russie de Putin.

Mais il est surtout une mine d’or pour tout chercheur travaillant sur les pratiques de consommation actuelles, et surtout une occasion unique pour mettre à jour certaines notions sociologiques, de la consommation ostentatoire de Veblen à la distinction de Bourdieu, de l‘élite du pouvoir de C. Wright-Mills au rôle de la violence symbolique chez Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot.
Slides séminaire de Jérôme Denis : Villes, infrastructures et #opendata (EHESS, 18 janv. 2012)
Dans le cadre de mon séminaire EHESS Étudier les cultures du numérique : approches théoriques et empiriques, j’ai eu le plaisir d’accueillir pour une séance sur ville, infrastructure et données Jérôme Denis, sociologue, enseignant-chercheur à Télécom ParisTech, auteur (avec David Pontille) de l’excellent Petite sociologie de la signalétique (Presses de l’Ecole des mines, 2010) et co-animateur du blog Scriptopolis. Voici les slides de son intervention.
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